Les technologies d’IA font-elles l’objet d’un battage excessif ou représentent-elles une véritable opportunité économique ? Cette question a constitué le fil rouge de l’édition 2025 de la Journée de l’Économie, qui s’est tenue à la Chambre de Commerce le 24 mars dernier et a rassemblé chefs d’entreprise, responsables politiques de premier plan, leaders de l’innovation technologique et visionnaires, autour du thème de l’impact de l’IA sur notre économie.
Cet événement unique, organisé par le ministère de l’Économie, la Chambre de Commerce, IDEA et la Fedil, en collaboration avec PwC Luxembourg, n’a pas failli à sa réputation de forum de discussion incontournable pour débattre des opportunités et des défis qui attendent les acteurs de l’économie.
Dans mon discours d’ouverture, j’ai profité de l’occasion pour rappeler l’engagement actif de la Chambre de Commerce sur le thème stratégique de l’IA, en étroite collaboration avec des entrepreneurs, des chercheurs et des représentants du secteur public. Notre Groupe de travail sur l’IA planche actuellement sur des recommandations concrètes visant à accélérer le développement et le déploiement de l’IA dans tous les secteurs, afin de positionner le Luxembourg en tant que pôle européen majeur dans ce domaine. Sur le terrain, notre « House of Entrepreneurship » aide déjà les PME à adopter l’IA. Il y a deux semaines, nous avons d’ailleurs lancé le programme « SME Packages – AI » en collaboration avec Luxinnovation et le ministère de l’Économie.
J’ai également souligné le rôle central de l’État dans le développement et l’adoption de l’IA à grande échelle au Grand-Duché. L’administration publique se doit en effet de montrer l’exemple, en faisant la part belle aux solutions nationales et européennes qui contribuent à alimenter notre écosystème local et préserver notre souveraineté. La future stratégie nationale en matière d’IA et le lancement de l’AI Factory poseront d’importants jalons dans l’évolution de l’IA au Luxembourg.
Le moment est venu d’exploiter pleinement le potentiel de l’IA pour l’économie luxembourgeoise !
Que l’on considère l’IA comme une révolution ou comme le simple prolongement d’une technologie datant des années 1950, les progrès réalisés dans ce domaine aujourd’hui se distinguent par la quantité astronomique de données accessibles, la puissance de calcul disponible et le fait qu’un simple appareil connecté permette désormais à tout un chacun d’interagir avec une « intelligence artificielle ». L’IA se fait donc de plus en plus accessible et interactive, notamment au travers des outils numériques du quotidien, bouleversant notre façon de travailler, de créer et de résoudre les problèmes. Ces nouvelles dimensions développent des capacités dont on ne pouvait auparavant que rêver et s’accompagnent de formidables opportunités économiques, tous secteurs confondus.
Une étude portant sur l’opportunité économique de l’IA au Luxembourg, publiée en 2024 par Implement Consulting Group, a révélé une certaine urgence dans l’adoption des technologies d’IA pour que le pays bénéficie de gains de productivité significatifs. Le message est clair : le moment est venu d’agir si nous voulons pleinement exploiter cette opportunité. Selon notre dernier Baromètre de l’Économie, 63% des entreprises qui considèrent que leur modèle économique sera impacté par les technologies émergentes prévoient d’investir dans l’IA au cours des trois prochaines années. L’utilisation généralisée de l’IA par les entreprises est susceptible d’induire une véritable métamorphose des secteurs ainsi qu’une rationalisation des opérations, parallèlement à l’apparition de nouvelles sources de croissance et d’innovation.
Explorer le potentiel de l’IA : quatre grands axes selon notre Groupe de travail sur l’IA
Notre Groupe de travail sur l’IA a étudié la question de manière approfondie au cours des six derniers mois, en étroite collaboration avec des acteurs clés de l’écosystème technologique national, et a profité de la Journée de l’Économie pour présenter en exclusivité ses conclusions préliminaires à un plus large public.
- Premièrement, il est nécessaire de multiplier et de diversifier les sources d’investissement. Le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité de l’UE met en lumière l’écart croissant entre l’Union européenne et les États-Unis en termes de PIB, qui s’explique en grande partie par un déficit d’innovation, particulièrement marqué dans les technologies de pointe. Il est crucial pour le Vieux Continent de rattraper son retard par rapport aux États-Unis et à la Chine afin de s’assurer une croissance durable et une meilleure productivité. Les fonds alloués sont à la mesure des enjeux économiques et géostratégiques liés à l’IA. Outre-Atlantique, le « Projet Stargate » lancé en janvier porte sur la construction d’infrastructures d’IA à hauteur de pas moins de 500 milliards de dollars.
Pour s’asseoir à la table des leaders mondiaux de l’IA et des technologies, l’Europe doit prendre des mesures audacieuses et énergiques. L’initiative « InvestAI », lancée en février par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et allouant une enveloppe de 200 milliards d’euros au développement d’usines géantes d’IA en Europe, constitue un pas encourageant dans cette direction. Le président français Emmanuel Macron a quant à lui annoncé une enveloppe de 109 milliards d’euros d’« investissements privés français et étrangers » en faveur de l’IA. Les différentes initiatives au niveau de l’UE devront être coordonnées afin de minimiser la fragmentation du marché.
Sur le Vieux Continent, les entreprises numériques innovantes peinent à prendre de l’ampleur et à trouver des financements, ce qui se traduit par d’importantes disparités dans les financements ultérieurs par rapport aux États-Unis. Dans ce contexte, la diversification des sources de financement et l’apport d’investissements privés seront déterminants pour doper l’innovation et la croissance. Il est impératif pour les entreprises innovantes cherchant à se développer en Europe d’avoir accès à un large éventail d’options de financement (en ce compris le capital-investissement et le capital-risque) afin d’être compétitives à l’échelon international et de stimuler le progrès technologique. Au Grand-Duché, le plan « 10 points d’action pour les start-ups », dévoilé le 24 mars par les ministres Lex Delles et Gilles Roth, marque une étape importante pour l’écosystème d’innovation du pays. Celui-ci comprend des mesures concrètes ciblant les fondateurs, telles que des incitations fiscales ou encore la création d’une aide pour les spin-off et d’un « talent desk », et vise à traduire les intentions en actions. Pour soutenir cette dynamique, la SNCI consacrera, au cours des cinq prochaines années, 300 millions d’euros supplémentaires au financement des start-ups et de l’innovation au Luxembourg.
Fort d’une grande expertise dans le domaine financier et d’une main-d’œuvre internationale, le pays est en mesure d’attirer des capitaux internationaux et d’accroître sa part de marché dans le flux des affaires des entreprises qui s’établissent en Europe. Un certain nombre de mesures s’imposent à cet égard, telles que la facilitation des investissements des particuliers dans le capital-investissement et le capital-risque ou encore un allègement fiscal pour les investissements réalisés par des particuliers dans des start-ups actives dans le domaine de l’IA.
- Deuxièmement, il convient de profiter de la mise en œuvre du Règlement sur l’IA au Luxembourg pour promouvoir l’innovation. Cela passe notamment par la création d’un écosystème d’autorités nationales compétentes qui accompagnent au mieux les entreprises, ainsi que d’une autorité de réglementation pragmatique favorable aux entreprises, ayant pour objectif de les guider et de leur donner les moyens d’agir. En outre, le Grand-Duché devrait mettre en place des sas réglementaires attrayants et se positionner ainsi en tant que laboratoire d’idées de premier plan en Europe. Il s’agit là d’outils prévus par le Règlement sur l’IA en vue d’alléger les obstacles réglementaires à la commercialisation de nouveaux produits d’IA. En se dotant d’un programme ambitieux de sas réglementaires, le Luxembourg pourrait s’imposer en tant que destination de choix pour les entreprises étrangères cherchant à s’établir dans l’UE et à vérifier la conformité de leurs produits d’IA dans un environnement supervisé.
- Troisièmement, le Grand-Duché doit exploiter au maximum les infrastructures existantes et futures afin de se positionner en tant que hub d’IA. Les entreprises peuvent s’appuyer sur Meluxina, le superordinateur du Luxembourg, pour développer des solutions d’IA souveraines et évolutives, tant au niveau national qu’à l’échelle du Benelux ou de l’Europe. Cela dit, le gouvernement luxembourgeois doit impérativement continuer d’investir dans les infrastructures informatiques et de données sur le long terme, tout en sécurisant sa chaîne d’approvisionnement en composants stratégiques, à l’instar des unités de traitement graphique (GPU).
Grâce à ses infrastructures et solutions souveraines et sécurisées (clouds souverains, centres de données Tier IV, etc.), le Luxembourg offre un environnement particulièrement adapté aux secteurs qui traitent des données sensibles, tels que les banques, les fonds d’investissement ou les prestataires de soins de santé. Il convient par ailleurs de définir stratégiquement les secteurs dans lesquels le Luxembourg pourrait imposer son leadership en matière d’IA. Les quatre retenus dans le cadre des « AI Factories », à savoir la finance, l’espace, l’économie verte et la cybersécurité, doivent être soutenus au niveau national. Une fois encore, le secteur public doit montrer l’exemple en matière d’adoption de l’IA et peut, pour ce faire, s’appuyer sur les infrastructures sécurisées et souveraines existantes. La défense doit en outre constituer une priorité nationale. Le pays bénéficie déjà d’une certaine expertise dans ce domaine étroitement lié à l’espace (observation de la Terre par exemple) et à la cybersécurité.
- Enfin, il est crucial d’adopter une stratégie de communication visant à faire du Luxembourg un véritable hub d’IA. Prenons pour référence le positionnement stratégique du secteur spatial. Au début, les initiatives de communication reposaient sur des bases embryonnaires. En dix ans, de nombreuses entreprises, y compris des start-ups, se sont établies et/ou développées au Luxembourg grâce à leur approche visionnaire.Dans ce contexte, l’adoption d’une stratégie visant à faire du hub d’IA luxembourgeois une marque nationale devrait figurer parmi les priorités du pays, en mettant clairement l’accent sur les dimensions clés de l’IA que sont notamment la législation, l’infrastructure et l’écosystème.
Il est par ailleurs primordial de renforcer la présence du Grand-Duché au sein des réseaux internationaux en participant à des foires commerciales et à des expositions ou en collaborant avec d’autres hubs d’IA à travers le monde.
À la Chambre de Commerce, nous reconnaissons l’influence croissante de l’IA et sa capacité à influencer en profondeur notre société. Nous poursuivrons, dans les mois à venir, nos travaux sur ce sujet qui revêt une importance stratégique pour l’économie luxembourgeoise. Le pays doit se doter d’ambitions fortes pour s’assurer une place sur la scène internationale de l’IA. Pour reprendre les mots du célèbre poète, essayiste et dramaturge T.S. Eliot, « seuls ceux qui se risqueront à peut-être aller trop loin sauront jusqu’où il est possible d’aller ».